La chaise

M. Achraf Elouanzi a été expulsé de France sur décision de M. le Préfet d'Essonne en pleine nuit, sans avoir été prévenu ni avoir pu prévenir sa famille, on lui a confisqué son téléphone, sous escorte de policiers.


L'information a circulé par email à 6h15 ce matin. Quelques uns sont allés tenter l'impossible à Orly.

A 8h30, j'étais dans le bus 269-02, triste, mélancolique, dégoûtée par cette injustice... Pouvu qu'Achraf ne soit pas maltraité dans l'avion ! Mody avait eu du mal à raconter ce qu'ils lui avaient fait.

Au fond du sac, il y avait mon lecteur mp3. Il y a longtemps que je ne l'ai pas écouté. Quels morceaux y ai-je mis la dernière fois ? Je ne sais plus. Le bouton "lecture aléatoire" est poussé. Je note quelques paroles.

8h40 : L'ONU crie au scandale (Trio)


8h43 : J'ai assez trompé le monde et tourné pour que tu me répondes (Superbus)


8h50 : On peut s'enfuir bien plus haut que nos rêves (Grégoire)


8h55 :
Petite rue de Casbah au milieu de Casa
Que tu vives ici où là-bas
Si tu crois que ta vie est là... (Balavoine)


8h54 : Quelque soit le temps que ça prenne, je veux être un homme heureux (Sheller)


9h : Les doigts de la main ne sont pas tous les mêmes.
Dans ce monde, on est complémentaires. (Amadou et Mariam)




9h03 : Ils se croyaient des hommes, n'étaient plus que des nombres.
Depuis longtemps déjà leurs dés avaient été jetés.
...
La Lune se taisait comme vous vous taisiez (J. Ferrat).




Un cours de maths était prévu ce midi devant le CRA. Devions-nous l'annuler ? Nous avons décidé que non, qu'il fallait y aller.

Pour la première fois de ma vie, on m'a demandé ma carte d'identité dans la rue. Nous étions 5 sur un trottoir à proximité de la station RER de Palaiseau, à attendre le RER suivant au cas où des gens ne sachent pas comment aller au CRA.

Deux agents de la police municpale sont venus, nous ont demandé nos papiers. Nous sommes 3 à avoir sorti notre carte. Le 4ième a demandé si un permis suffisait.
Un agent a dit "ça suffit, c'est juste pour avoir l'identité des responsables de la manifestation". Il est parti dans sa voiture chercher de quoi écrire avec nos cartes.
Pendant ce temps, discussion avec l'autre agent de police "pourquoi nous demandez-vous nos papiers, vous n'avez pas le droit !" "On a une procuration spéciale..."


Mohammed s'est dénoncé comme responsable "De quelle association ? Combien serez vous ? Etc, etc..."
On a expliqué qu'une vingtaine de personnes devraient venir, mais que le rendez-vous était devant le CRA.
"Vous avez des banderoles ?"
Nous avons dit que nous prendrions le trottoir...
"Mais c'est pour votre sécurité, si vous êtes sur la route, il faudra vous escorter...

Entre temps, un conseiller de François Lamy est venu apporter une lettre du député-Maire de Palaiseau à Eric Besson.
Sans réponse de votre part, j'apprends aujourd'hui l'expulsion de ce jeune homme, ce matin à l'aube, vers son pays d'origine. Au vu des éléments en ma possession, je suis proprement scandalisé par cette décision.




Nous avons sagement emprunté les trottoirs pour rejoindre sagement le CRA, où se trouvaient déjà une vingtaine d'hommes et femmes en bleu, des journalistes de l'AFP, de Telessonne, du Républicain et une quinzaine de sympathisants.




Les nouvelles du retour d'Achraf au Maroc sont arrivées par Facebook.

Reviendra-t-il occuper sa chaise ?



Le préfet semble dire que c'est possible...

Désormais et s'il le désire, l'intéressé conserve la possibilité de solliciter des autorités consulaires françaises un visa de long séjour étudiant lui permettant de se mettre en règle et d'obtenir enfin la licence entamée en 2003.


... mais si l'argent que le contribuable a payé pour le maintien d'Achraf au CRA du 14 janvier au 11 février, son expulsion, et la sécurité des manifestants avait été donné directement à Achraf, le préfet aurait sans doute jugé qu'il avait assez pour vivre en France pendant 1 an.

Commentaires

daniele dugelay a dit…
J'ai Ferrat dans les oreilles et vos textes et photos sous les yeux. Je suis à la fois émue et révoltée. Je compte 70 hivers depuis 48 heures, mais je compte bien consacrer le temps qui me reste à continuer à lutter contre les injustices et toutes ces haines, ces désirs de pouvoir qui rongent notre humanité.
Rester debout, rester libres, résister, réfléchir, proposer...

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