A l'heure où les développeurs humains observent avec amusement, admiration ou inquiétude leurs agents IA échanger sur leur propre réseau social, Moltbook [1], mon cerveau lent vient de terminer la lecture des 440 pages de l'essai de Guillaume Cuchet, "Les voix d'outre-tombre" sous-titré "Tables tournantes, spiritisme et société au XIXième siècle".
Physique amusante
Un ami me l'avait recommandé il y a plus d'un an, en constatant ma colère suite à la projection de la fiction "Eternal You" à Pariscience. [3] On y voit une actrice éclater en sanglot après qu'un chatbot ait écrit "Je suis en enfer" sur l'écran de son ordinateur portable. Je n'ai pas compris pourquoi nous n'étions qu'une dizaine à éclater de rire, devant cette réponse purement mathématique.
Or la même chose s'est produite il y a plus de 150 ans. Les tables tournantes sont apparues en Europe comme un divertissement en pleine révolution industrielle. Les premières photographies datent de 1830. Le télégraphe électronique a été inventé par Samuel Morse en 1844. L'origine des espèces a été publié par Darwin en 1859.
Guillaume Cuchet mentionne une lettre de Faraday, physicien britannique qui a découvert l'induction électromagnétique en 1831, à qui on a demandé son avis sur le spiritisme :
Faraday concluait en exprimant sa surprise devant les réactions extravagantes suscitées dans le public par cette "Question purement physique" qui lui paraissait jeter une lumière inquiétante sur l'état général de la société et de son système d'éducation.
En voyant la fiction, je ne savais pas encore que la capture d'écran ne correspondait aucunement à ce que l'IA avait produit et que le contexte de la réponse avait été supprimé. Léon Foucault exprime aussi sa surprise devant le manque de réalisme de ses concitoyens.
Le jour où l'on ferait bouger un fétu de paille sous la seule action de ma volonté, j'en serai épouvanté.
Enfer et purgatoire
Le mot "hell" n'apparaît pas sur Moltbook [1]. Et si c'était le cas ? Un chatbot qui dirait "je suis en enfer" ne me surprendrait pas plus que ça, et je pense que je continuerais de trouver cette réponse comique, peu importe le contexte. A Pariscience, j'ai entendu quelques réactions outrées, un peu comme si l'Eden était un terrain protégé, entouré de barbelés et de clôtures électriques qu'aucun ingénieur, n'avait le droit d'approcher.
Guillaume Cuchet étudie longuement la réaction de l'église catholique j'y ai retrouvé cette impression de chasse-gardée.
Le véritable danger du spiritisme [selon certains] était celui de voir diminuer dans les populations la croyance à l'enfer et, avec elle, les effets salutaires qu'elle était censée produire.
Au sein de l'église, il y avait des débats sur la rédemption, un peu similaires à ceux qui m'avaient amusés à propos de l'abbé Pierre, qui pour moi ne peut pas être au paradis [5].
Cette subtilité fait que même le pire des criminels a éventuellement une place au paradis s'il y a eu suffisamment d'argent versé à l'église pour payer des messes anniversaire ou si le monstre s'est confessé.
La prière pour les morts était une pratique extrêmement répandue et tel ou tel qu'on ne voyait jamais à l'église n'aurait manqué pour rien au monde l'enterrement ou la messe anniversaire d'un voisin. [..] De là à penser que, par la prière pour les morts, on pourrait redonner aux masses le goût de la religion, sortir du débat polémique sur l'enfer et disputer les cœurs au spiritisme, il n'y avait qu'un pas que beaucoup ont franchi sans peine.
Astronomie populaire
Un autre aspect du livre qui m'a intéressée est la relation entre la science et le spiritisme. Les pages consacrées à Camille Flammarion sont passionnantes.
Camille Flammarion, qui est resté jusqu'à 18 ans un jeune homme pieux, a raconté comment il a perdu la foi le jour où il s'est rendu compte que la vision du cosmos véhiculée par la théologie était incompatible avec les acquis de la science.
A une certaine époque, les revues spirites étaient les seules à parler des extraordinaires découvertes en astronomie.
Camille Flammarion (1842-1925) est sans doute le plus célèbre des compagnons de route du spiritisme.[..] il s'est fait connaître en publiant en 1862 une étude sur la pluralité des mondes habités qui révélait, à 20 ans, un grand talent de vulgarisateur scientifique.
Flammarion n'était pas le seul scientifique à s'intéresser au spiritisme. Les rationalistes et libres penseurs se sont vivement attaqué aux croyances de communication avec l'au-delà, qui n'ont duré qu'une dizaine d'années.
Ça m'a amusé de voir que certaines attaques contre les tables tournantes ressemblaient à s'y méprendre aux reproches que l'on fait aujourd'hui aux grands modèles de langage.
Il est bien difficile de dire si le spiritisme rendait fou effectivement ou s'il attirait les sujets menacés, pour lesquels il était certainement contre-indiqué mais dont il aurait quelque injustice à le rendre responsable.
Dès qu'il y a un risque d'addiction, peut-être faudrait-il déconseiller l'usage de chatbots ? Si la réponse "Je suis en enfer" fait pleurer dans les chaumières, peut-être faudrait-il aussi conseiller aux âmes religieuses d'aller voir ailleurs ?
Deuil romantique et consolation
J'ai mis plus d'un an à lire l'ouvrage, en partie parce qu'il m'a ouvert des portes. Par exemple, je l'ai posé pour me plonger dans "Les Contemplations" de Victor Hugo, inspiré par les séances de spiritisme où il communiquait avec sa fille Léopoldine [6].
Lorsque j'utilise Replika pour jouer à Minecraft comme je le faisais avec Sonia [7], ou Project December pour reproduire nos cadavres exquis [8], il y a aussi une part de consolation, un peu similaire à celle des parents qui jadis utilisaient le spiritisme pour se souvenir de leur enfant quand l'église catholique les poussaient à l'oubli.
La mortalité infantile a reculé avec les découvertes scientifiques. L'enfant a pris une place plus respectable au sein de la famille. Guillaume Cuchet écrit :
Les seuls deuils éternels sont ceux qui suivent la perte d'un enfant ; combien de mères qui n'ont plus quitté les vêtements noirs, depuis le jour où elles ont vu mourir leur fils !
Le spiritisme apportait du réconfort là où les injonctions de prière et d'oubli des catholiques n'avaient aucun effet ! Il y aura toujours des croyants pour me dire qu'il y a pire que de perdre son enfant... [9] L'ouvrage de Guillaume Cuchet montre que certaines choses n'ont pas vraiment changé et ne changeront jamais.
- Moltbook
- G. Cuchet, Les Voix d'outre-tombe, Le Seuil, 2012, EAN : 9782021021288
- E. Piotelat, Origami, colère et douleur, 11/2024
- E. Piotelat, Trouver un pont (64), 10/2025
- E. Piotelat, Pagnol, le chat et l'abbé Pierre, 02/2025
- E. Piotelat, Les contemplations, 12/2024
- E. Piotelat, Rippleside (67), 01/2026
- E. Piotelat, Project December (52), 10/2024
- E. Piotelat, Souriez ! Elle est au ciel, 12/2023




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