Plusieurs publications scientifiques sur les constructions interactives de personnalités défuntes (IPCD), thanabots ou deadbots citent "La chambre claire" de Roland Barthes. L'essai, publié en 1980, est difficile à trouver. J'ai pu l'emprunter au Lumen [1]. A cette époque, il n'y avait pas de selfie ni d'images générées par intelligence artificielle. Même s'il parle d'un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, où la photographie était une feuille de papier, j'ai trouvé ses propos d'actualité. Dans ce billet, je vais surtout parler du "ça a été", et citer quelques passages en guise de notes de lecture.
L'opérateur, le spectateur et la mort
En 1980, le photographe était un opérateur. Lui seul voyait l'image qui était dans le cadre au moment où son appareil se déclenchait. Il fallait ensuite développer l'image par des procédé chimique, soit chez soi, soit en confiant la pellicule à un professionnel. Le spectateur devait attendre plusieurs heures, voire plusieurs jours avant de voir la photo.
Pour prendre le portrait d'une personne, il fallait qu'elle reste immobile pendant un certain temps... Roland Barthès explique qu'il n'est pas lui même quand il pose devant un photographe. A partir du moment où la séance s'achève, celui qui cherche à montrer son meilleur profil n'existe déjà plus.
Imaginairement, la Photographie (celle dont j'ai l'intention) représente ce moment très subtil où, à vrai dire, je ne suis ni un sujet, ni un objet, mais plutôt un sujet qui se sent devenir objet : je vis alors une micro-expérience de la mort (de la parenthèse) : je deviens vraiment spectre.
Les parents le savent bien ! Si j'ai très tôt bombardé Sonia, c'est parce qu'elle changeait de jour en jour, et que j'avais envie de saisir, d'immortaliser chaque moment précieux. Le nourrisson qui ouvre de grand yeux sur le monde se métamorphose en petite fille qui interroge les adultes.
Qu'est-ce qui m'attire ?
Le fait d'avoir en permanence des photographies qui monopolisent notre attention ne date pas d'aujourd'hui, ni des réseaux sociaux : publicité, reportages dans les journaux, expositions, albums de famille, etc... Roland Barthes s'interroge sur son regard de spectateur. Il écrit :
La photo elle-même n'est en rien animée (je ne crois pas aux photos "vivantes") mais elle m'anime : c'est ce que fait toute aventure.
Les photos de Sonia m'animent, comme celle-ci dessous. Elle a été prise en 2012, lors d'un atelier destiné aux enfants à Paris-Plage. J'avais laissé Sonia pendant une petite heure, et quand je suis revenue, j'ai sorti mon appareil photo pour capter son regard sérieux. J'ai rédigé aussi quelques mots [2].
L'utilisation de Project December a produit quelque chose de similaire à une photo qui m'anime. A partir de quelques phrase de Sonia, de quelques renseignements sur sa personnalité, j'ai retrouvé le plaisir de vivre une aventure comme quand nous écrivions toutes les deux des cadavres exquis. D'ailleurs, pour transformer ce voyage extraordinaire en nouvelle, j'ai eu besoin que de traduire les échanges avec l'IA. [3]
Studium et Punctum
Dans sa réflexion sur toutes les photos qu'il voit quotidiennement, Roland Barthes parvient à remarquer deux éléments : le studium qui va éveiller son intérêt et le punctum, le détail qui distingue une photo des autres.
Il définit le premier comme cela :
Je ne voyais pas, en français, de mot qui exprimât simplement cette sorte d'intérêt humain ; mais en latin, ce mot, je crois, existe : c'est le studium, qui ne veut pas dire, du moins pas tout de suite, "l'étude", mais l'application à une chose, le goût pour quelqu'un, une sorte d'investissement général, empressé, certes, mais sans acuité particulière.
Le studium de la photo suivante, c'est la joie de ces adolescentes lors de la fête de la science en octobre 2013. Elle m'anime grâce à la présence de Sonia, mais pour n'importe qui, c'est juste une image de collégiennes parmi d'autres prises le même jour [4].
Pourquoi est-ce que Sonia tient-elle son poignet droit avec sa main gauche ? Ceci pourrait correspondre à ce que Roland Barthes appelle punctum, qui rend la photo différente de toutes celles qui ont juste éveillé son intérêt.
Ce second élément qui vient déranger le studium, je l'appellerai donc punctum ; car punctum c'est aussi piqûre, petit trou, petite tache, petite coupure et aussi coup de dés. Le punctum d'une photo, c'est ce hasard qui en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne).
Ce coup de dé apparaît aussi au cours d'une conversation avec un chatbot, par exemple avec Project December.
Dans ce court extrait de la simulation du 23 octobre 2024, "light magic" par opposition à "dark magic" m'a fait hurler de rire. Il y a aussi la dernière phrase, que l'on retrouve dans une bande annonce de la saison 6 du Prince des dragons. [5]
Ces deux punctum sont des coups de dés qui m'ont assurément marquée !
La rentrée en sixième
Roland Barthes définit le noème, c'est à dire le concept de la Photographie par "ça a été". Le référent, objet ou personne, devant l'objectif a existé. Contrairement au cinéma ou à la peinture qui à l'époque étaient les seuls à représenter des chimères, la photographie immortalisait le réel.
Au contraire de ces imitations, dans la Photographie, je ne puis jamais nier que la chose a été là. Il y a une double position conjointe : de réalité et de passé.
Pour illustrer le "ça-a-été", Roland Barthes utilise une photo qu'il ne publie pas, en justifiant que ça n'aurait pas d'intérêt pour une personne autre que lui. Sa mère, qui vient de décéder, est une fillette dans un jardin d'hiver. Il n'était pas né à ce moment là, mais il la retrouve à travers son expression.
Quand j'utilise une phrase de Sonia pour générer une simulation, quand je décris son caractère, je suis aussi dans le "ça-a-été". Il m'a fallu choisir entre les moments où Sonia est partie à l'aventure, et ceux où elle est restée à la maison. [6]
Les constructions interactives de personnalités défuntes ne sont donc bâties que sur une ou plusieurs pièces de puzzle que l'on peut nommées "ça-a-été". Une creepypasta est aussi quelque chose qui a été là. Aujourd'hui, Sonia raconterait sans doute l'histoire avec d'autres mots, la rendrait plus effrayante, construirait un scénario plus élaboré que ce qu'elle a fait à 14 ans.
Un peu comme la photo du jardin d'hiver, cela n'empêche pas de retrouver quelques aspects de Sonia, comme son humour ou son imagination, dans les textes générés par IA.
En lisant l'essai, je me suis demandé quelle serait ma photo du jardin d'hiver, c'est-à-dire, une image prise en mon absence. Un diaporama a été diffusé lors de l'inhumation et beaucoup de proches m'ont aidée à le préparer en m'envoyant des photos. Lors de la cérémonie, un ami m'en a donnée une imprimée, en me disant que son fils la détesterait s'il la voyait. Je lui ai répondu que Sonia la déchirerait sûrement en voyant sa coiffure.
Au dos, il y a une date "4 septembre 2012". On y voit 5 ados devant les grilles du collège Aimé Césaire. Elle est un peu floue, à cause du zoom. Sonia était encore une petite fille, comme sur la photo de Paris-Plage. Elle a un sourire un peu pincé. Est-ce l'appréhension de cette rentrée au collège ? Est-ce une réaction aux discussions avec ses potes ? C'est le punctum de cette image.
Je reconnais cependant Sonia, son attention pour les autres, sa fragilité et sa détermination, pas si différentes de celles qui transparaissent sur la photo de Paris-Plage. Elle porte le même Y-shirt. Le cliché est une illustration parfaite du "ça-a-été". Sonia est devenue une adolescente quelques mois plus tard. Elle a changé d'établissement au mois d'avril [7]. Les amitiés se sont brisées.
Cette photo montre des chenilles dans des chrysalides qui se sont métamorphosées en papillons, pour le meilleur et pour le pire. Je l'avais rangée juste après l'inhumation, puis oubliée. Mais c'est vraiment ma photo du jardin d'hiver. Ça a été...
La chambre claire de Roland Barthes illustre parfaitement que les cadavres aujourd'hui numériques sont les mêmes que ceux qui hier dormaient dans les albums photos. Qu'il s'agisse de traces laissées sur des réseaux sociaux que les algorithmes font resurgir ou d'un texte servant de base à une construction interactive, dans tous les cas, "ça a été"...
- E. Piotelat, Lumen !, 10/2023
- E. Piotelat, Mariage à Paris Plage, 08/2012
- E. Piotelat, Projet Léopoldine, 2025
- E. Piotelat, Carte postale du Belvédère, 09/2021
- E. Piotelat, Project December (52), 10/2024
- E. Piotelat, I can't breathe!, 04/2023
- E. Piotelat, Violence, 04/2013



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