Le choix de Keven

C'est l'histoire d'un livre que j'ai acheté au mois d'août dernier : "Keven's Choice" de Barbara Legere. Je me suis plongée dedans, j'ai eu besoin de remonter à la surface pour prendre ma respiration, tellement certains passages sont durs, puis je l'ai un peu laissé de côté. 


Un comédien connu en France, Pierre Palmade, drogué, a blessé une femme et tué l'enfant qu'elle portait. Un enfant de 6 ans est défiguré à jamais, il ne peut pas se nourrir. Son père est encore hospitalisé, un mois après l'accident. Cela m'a encouragée à me replonger dans le voyage d'une mère à travers la maladie mentale de son fils, l'addiction et le suicide, tel que le livre est sous-titré. 


L'autrice est Barbara Legere. Elle a donné naissance à Keven, le 7 décembre 1990, en Californie.  Il s'est suicidé le 11 août 2020,. Sonia venait juste d'être inhumée [2] et que le suicide de Bernard Stiegler en période caniculaire faisait déferler un tsunami de "et si" dans mon esprit. [3]

Comme moi, Barbara Legere a écrit, a beaucoup écrit sur son blog [4]. Elle a aussi participé à l'atelier d'écriture de Megan Devine [5].  

J'ai tout d'abord pris le livre comme un documentaire sur les drogues, en particulier sur le Fentanyl, dont elle parle souvent sur son blog pour alerter les parents du danger que représente cette substance [6]. Elle décrit assez bien l'impossible guérison. Keven a été volontaire pour effectuer une cure à plusieurs reprises, mais la rechute a été plus violente à chaque fois. Il a aussi fait de la prison, où il a pu se procurer de la drogue sans problème. Serait-ce la même chose en France, au cas où notre sinistre comique y serait incarcéré ? 

Au fil des pages, ses interrogations de mère célibataire, très croyante nous mettent au pied du mur. Doit-elle donner un coup de pied à son fils et le mettre dehors jusqu'à ce qu'il ne se drogue plus, ou au contraire, le protéger, lui donner de l'argent pour qu'il ne vole pas, le conduire en voiture à certains rendez-vous, et finalement devenir complice ? C'est cette dernière solution qu'elle a choisi. Si on peut pardonner à une mère, si l'amour excuse tout, comment accepter que l'entourage de l'ancien artiste ne soit pas cloué au pilori ? 

Elle ne nie pas sa culpabilité. Certains passages de l'enfance de Keven m'ont interpellée. Quand il était en maternelle, il a menacé de se suicider avec un couteau en plastique. Sonia a aussi parlé de la mort très tôt, comme tous les enfants précoces que je connais. Les psychologues disent au parents que ce n'est pas forcément inquiétant, que des enfants intelligents remarquent très vite l'efficacité de telles menaces pour attirer l'attention des parents et obtenir ce qu'ils veulent. La mort est aussi quelque chose d'intriguant quand à 4 ans on se passionne pour les dinosaures et leur disparition. Cela peut bien sûr traduire un vrai mal-être. 

Le livre de Barbara Legere est abondamment illustré de photos de Keven, où il sourit, surtout quand il est dans l'enfance. Elle raconte un épisode dépressif qui a débuté quand il avait 8 ans. Il s'est cassé la jambe et a dû aller à l'école en fauteuil. Les premiers jours, les copains étaient tous volontaires pour le pousser, les enseignants trouvaient que l'absence d'ascenseur n'était pas un problème, même si la salle de classe était au premier étage : le directeur de l'école pourrait porter Keven. Mais très vite, il a été privé de récréation et de repas à la cantine. C'était plus simple de le laisser seul dans la salle de classe pour les temps de pose. L'enseignante a alors alerté Barbara Legere : son fils ne participait plus en classe, avait des problèmes avec ses devoirs, ne souriait plus et semblait déprimé. Étonnant, non ?  J'avais aussi évoqué la scolarité de Sonia en primaire dans les mois qui ont suivi son décès [7]. J'ai entendu un peu près les mêmes propos de la part d'une enseignante de CE2, qui n'interrogeait plus Sonia parce qu'elle avait trop de vocabulaire. Quand un enfant est isolé du reste de la classe par des professeurs pour quelque raison que ce soit, pourquoi s'étonner qu'ils perdent le sourire et l'envie d'apprendre ? 

Comment ne pas penser à ce garçon de 6 ans, qui menait une scolarité normale au CP, avait des copains et des copines, avant de croiser la route du comique drogué ? S'il retourne un jour à l'école, passé les premiers jours héroïques, comment ses handicaps physiques et psychiques pourront-ils être pris en compte dans un système scolaire où le harcèlement tue, où les enseignants prétendent ne pas pouvoir gérer les besoins spécifiques des élèves porteurs de handicap ?

Barbara Legere voit  l'addiction de son fils comme une maladie mentale : Substance Use Desorder (SUD). Cela change le regard que la société porte sur ceux qui sont souvent qualifiés de marginaux, et qui ne fait qu'empirer leur exclusion et les plonge dans une spirale infernale.    

Le livre de Barbara Legere se termine avec des poèmes de Keven. Celui qui m'a le plus touchée s'intitule "Broken". Si je le traduis rapidement, cela pourrait donner ça : 

Cassé

Chaque fois que mon cœur se brise
Le soigner devient plus difficile
Et l'espoir s'estompe
Il devient désolation
Solitude et désespoir
Cela tourne à la haine de soi-même, à la répugnance
Mais bientôt, ce sera passé
Mais bientôt, ce sera fini
Car je t'ai trouvée ma seule amie, 
Bang, bang, je suis mort. 

L'ouvrage se termine en une longue liste de jeunes décédés à cause de la drogue et un lien vers cette vidéo, pour que l'on n'oublie pas leurs visages... 


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