Adieu Eri

Quelle trace laisser pour la postérité ? Comment filmer la maladie, la mort ? Comment raconter les dernières heures, les derniers jours de nos proches ? Le manga "Adieu Eri" de Tatsuki Fujimoto aborde ces questions de manière efficace, brutale. 

Je l'ai découvert grâce au club "interdit au moins de 16 ans" qui se réunit une fois par mois à la médiathèque des Ulis. Le résumé qui en était fait m'avait intriguée : un adolescent filme les derniers jours de sa mère, tente de se suicider avant d'être sauvé par Eri. Il est difficile d'en dire plus sans révéler l'intrigue. Comme d'habitude, cette critique n'en sera pas vraiment une et je m’appuierai sur certains passages, ce qui gâchera le plaisir d'une personne qui souhaiterai le lire. Comme d'habitude, je vais parler de Sonia... Aurait-elle aimé que je publie des photos sur ce blog ? Est-ce que des âmes sensibles peuvent être gênées par le photos d'une jeune femme décédée ? C'est ce genre de questions que j'ai retrouvées dans le manga. 

Sonia en juillet 2013 lors d'une colonie Telligo "Mon ami le dauphin" [1]

Tout débute lors du douzième anniversaire de Yuta. Ses parents lui offrent un smartphone. Avant qu'il ne souffle ses bougies, sa mère lui demande une faveur. Elle est malade et peut en mourir. Elle aimerait qu'il fasse des vidéos d'elle chaque jour avec cet argument : 

Et même quand je ne serai plus là, tu ne m'oublieras pas ! Grâce à elles, tu pourras toujours me revoir bouger ou réentendre ma voix. 

Je n'ai jamais photographié ou filmé Sonia en imaginant qu'elle partirait avant moi. Depuis sa naissance, je la mitraillais, sans jamais l'interrompre ni lui demander de sourire ou de poser. Je souhaitais avant tout immortaliser l'instant et constater qu'elle avait changé, progressé. 

Sonia pas très rassurée le 30 juillet 2005 au jardin d'acclimatation

Sonia bien plus à l'aise le 6 août 2005

Au lendemain de son décès, c'est le poème de Jean-Louis qui m'avait incitée à raconter son histoire, et j'y prend toujours autant de plaisir [2].

L'adolescent accumule ainsi une centaine d'heures de film. Lorsque sa mère rend son dernier souffle, son père lui demande de venir à l'hôpital car elle avait souhaité que Yuta filme sa mort, mais l'adolescent disparaît et refuse de le faire. Il utilise ces vidéos pour réaliser un documentaire "Dead explosition mother" d'une vingtaine de minutes. Il rajoute de la musique et le film se termine par une explosion de l'hôpital.

Lors d'une projection dans le cadre scolaire, ses camarades de classe éclatent de rire, n'ont rien pigé, trouve que c'est une daube. Son professeur assume sa part de responsabilité de cet échec en disant qu'il aurait dû visionner le film avant. 

- Ta pauvre mère doit se retourner dans sa tombe... Tu n'as pas honte de diffuser ça ? 

- Honte ? Euh.. je ... Non ? 

- Et cette fin... Pourquoi est-ce que tu as tout fait exploser ? 

- C'était top, non ? 

- Quelqu'un meurt et tu trouves ça "top" ? Mais t'es complètement cinglé ! 


Il se réfugie dans une cage d'escalier et se filme en train d'annoncer son suicide. En haut du toit de l'hôpital, il s'apprête à sauter, quand Eri le retient et le complimente sur certains aspects de son film. 

Ton film, il est problématique à plein de niveaux. Mais... Je l'ai trouvé incisif, original, et surtout bien plus surprenant que gênant !

Lui disant qu'il n'a pas vu assez de films pour être capable d'émouvoir le public, elle lui propose de regarder des tas de vidéos dans une salle où elle a installé un vidéoprojecteur, et de refaire ensuite un film qui fera pleurer tous ceux qui ont ricané. Le film aura Eri en personnage principal et se terminera aussi sur un lit d'hôpital (alerte spoiler dirait Sonia). Ses défauts seront effacés et un peu de fantaisie sera ajoutée. 

Pourquoi, comment vivre quand ceux que l'on aime partent les uns après les autres ? Comment filmer la vie, la maladie, la mort ? Comment partager sa douleur ? Au fil des pages, des questions liées ont deuil ont resurgit. 

J'ai bien sûr pensé à Sonia et à l'option cinéma audiovisuel qu'elle avait choisi au bac [4]. Contrairement à Yuta, elle avait vu des centaines de films, rarement à la télévision, souvent au cinéma, et généralement sur Youtube ou Netflix. A l'oral, elle avait été étonnée que l'examinateur lui parle de la mort du personnage principal, Alice [5]. Il s'agit d'un robot, donc elle ne s'attendait pas à ce que sa destruction puisse provoquer la moindre gène. 


S'il est difficile de parler d'Adieu Eri sans révéler l'histoire, il est peut-être aussi difficile d'en parler parce que cela fait appel à notre relation avec la mort, le deuil et la peur de l'oubli. 


  1. E. Piotelat, Nuit des étoiles à Frangy,  08/2013.
  2. E. Piotelat, Tant que l'on raconte son histoire, 07/2020
  3. E. Piotelat, L'inscription au bac, 07/2020
  4. S. Piotelat, Carnet de bord (cinéma audiovisuel), 2018
  5. S. Piotelat, Robot Kid, 2018

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