Deuil et cerveau

La semaine dernière, je traversais le parc nord quand je me suis retrouvée face à un berger allemand. Je me sus reculée, je me suis demandé ce que je pourrais utiliser si jamais il s'approchait trop pour me défendre jusqu'à ce que sa propriétaire apparaisse. Je me suis fait un plaisir de lui rappeler que les chiens devaient être tenus en laisse. Des souvenirs du bon vieux temps où je faisais des tours de parc avec Sonia en poussette sont revenus à ma mémoire.

Sonia au parc nord en 2005

Interpeller les propriétaires de chiens négligents était devenu un jeu. J'espérais que beaucoup de mamans en fassent autant, afin que la promenade des chiens devienne assez désagréable pour qu'ils utilisent une laisse. Je n'y avais pas joué depuis juin 2020, d'une part parce que ma peur des chiens avait complètement disparu, d'autre part parce que le monde venait de s'écrouler et que plus rien n'avait d'importance. Vingt mois après le décès de Sonia, j'ai donc retrouvé une partie de mon cerveau crocodilien : j'ai peur des chiens et j'emmerde leurs propriétaires.

J'ai vu passer pas mal de choses sur ce que les anglo-saxons nomment grief brain. Dans son journal [1], Megan Devine [2] explique que 99% du cerveau est occupé à reconstruire l'univers, à lui donner un sens, suite au traumatisme. Il ne reste que 1% pour la survie, c'est-à-dire essentiellement, se nourrir. 

Sur son blog [3], Barbara Légère raconte qu'elle n'a pas prêté attention à un feu rouge suite à son "grief brain" et présente un schéma du cerveau avec les zones affectées par le deuil : 
  • a: Le cortex préfrontal, qui permet de réfléchir est moins actif.
  • b: Le cortex cingulaire antérieur qui régule les émotions est moins actif.
  • c: L'amygdale, centre des peurs est plus actif.

Le fait d'être effrayée par un chien semble indiquer que mon amygdale fonctionne presque comme avant. Comme toute peur, il n'y a pas d'explication rationnelle, si ce n'est que les chiens tuent entre 25000 et 35000 humains par an [4]. Il m'est arrivé plusieurs fois de me retrouver juste à côté d'un chien sans y prêter plus d'attention que si j'avais écrasé des fourmis, même quand l'animal aboyait. Il aurait pu me mordre, j'aurais pu attraper la rage, cela n'avait aucune importance. Je me disais juste "Ah tiens, je n'ai plus peur des chiens." en me rappelant le temps où mon cœur se mettait à battre sans que je puisse faire quoi que ce soit dès que j'en apercevais un. Si l'animal rentrait dans la catégorie des tapis sur pattes, je me résonnais en me disant qu'en cas d'attaque, je pourrais l'écraser. S'il était plus gros, je me demandais comment les militaires pouvaient appliquer la technique consistant à briser la partie la plus fragile de l'ennemi, à savoir la patte avant. Dans la plupart des cas, la bête avait aboyé, sentant mon cœur battre plus que celui des autres humains, puis avait disparu avant que ma stratégie soit au point. 

La neurologiste Lisa M. Shulman explique que la plasticité cérébrale assure la survie après une perte traumatisante [5]. Le deuil est un processus protecteur. Amy Paturel compare la mort d'une personne que l'on aime à une blessure du cerveau, dont il faut du temps pour se remettre [6]. Le corps envoie des hormones pour activer une réponse "fight flight or freeze " (combat/agression, fuite ou paralysie) chaque fois que le traumatisme resurgit, et cela remodèle le cerveau en réactivant les fonctions primitives. Le décès de Sonia n'étant lié à aucun chien, pas étonnant que mon cerveau n'ait déclenché aucune réaction pendant tout ce temps. 

Comme ça faisait un moment qu'il n'y avait qu'un seul rasbora dans l'aquarium, sans doute parce que  mon cerveau n'avait pas jugé prioritaire de nourrir les guppys du moment que l'aquarium était assez propre pour que je vois le sourire de Sonia [7], je me suis dit que je pourrais peut-être envisager d'y remettre un peu de vie cette semaine. 


Mon cerveau est devenu assez fort pour repérer des déclencheurs n'importe où. Début janvier, en Bresse, je m'étais amusée à photographier des branches sous le ciel bleu, juste parce que les figures qu'elles dessinaient me semblaient belles. 


En classant les photos à mon retour, je me suis dit en voyant celle là "Oh, on dirait un œil" ou plus exactement "C'est l’œil de Sonia ! ", c'est son regard vers le ciel, comme lors de cette photo qu'elle m'avait demandé de prendre quelques jours avant son décès. Elle était fatiguée par les examens en ligne et se demandait si les veines de ses yeux étaient plus visibles que d'habitude. 



J'en ai parlé à une amie qui pleurait la disparition de sa grand-mère. Elle m'a répondu "Moi, je vois un cœur...". Sacré cerveau...


 

  1. E. Piotelat, Journal de chagrin, 08/2021
  2. M Devine, How to Carry What Can't Be Fixed: A Journal for Grief,  Sounds True, Incorporated, 05/2021, ISBN 9781683643708
  3. B Legere, Grief Brain Made Me Run A Red Light!, 07/2021
  4. Liste des animaux les plus mortels pour l'homme
  5. L. M. Shulman, Healing Your Brain After Loss: How Grief Rewires the Brain, 09/2021
  6. A Paturel, The Traumatic Loss of a Loved One Is Like Experiencing a Brain Injury, 08/2020
  7. E. Piotelat, Tant que l'on raconte son histoire, 07/2020

Commentaires

Emmanuelle a dit…
Ton cerveau reprend ses droits... vient le temps de la douceur un peu amère des beaux souvenirs et de la nostalgie...
PS : moi, je vois deux coeurs... un dans le gui et un entre les branches...