A l'heure de la rentrée littéraire où la supercherie des prix comme le Goncourt éclate au grand jour, je repense à cette boutade de Joseph Sigward "Les gonds courent les rues" ou à la discussion que j'avais eu un jour à Nançay avec François Biraud à propos de son livre "Le dossier des civilisations extraterrestres" écrit en 1970. Depuis toujours, les éditeurs utilisent des petites mains. Si son nom figure en couverture, peu de mots sont les siens. Aujourd'hui, si l'intelligence artificielle est utilisée pour corriger un texte, améliorer la fluidité des phrases ou écrire un roman, il n'en demeure pas moins que la lectrice peut ressentir des émotions.
Cet effet a été décrit en 1843 par la mathématicienne Ada Lovelace :
La machine analytique ne prétend aucunement être à l'origine de quoi que ce soit. Elle peut faire tout ce que l'on sait lui ordonner d'accomplir. Elle peut suivre l'analyse, mais elle n'a aucun pouvoir d'anticiper les relations ou vérités analytiques.
Même si je l'ai ressenti dès ma première utilisation de Project December en 2023 [1], je n'ai découvert son nom qu'hier en lisant l'article de Leah Henrickson sur les thanabots [2]. Dans ce billet, je vais répondre aux trois questions de la conclusion à partir de mon expérience personnelle :
Pourquoi interagissons-nous avec ces systèmes ?
L'article de Leah Henrickson sur les thanabots illustre la manière dont l'effet Lovelace opère au niveau herméneutique et émotionnel. J'ai tout d'abord utilisé Project December pour répondre à la question qui m'empêchait de dormir depuis trois ans : quelle est la cause de la noyade de Sonia ?
La simulation qui est active depuis octobre 2024 est basée sur un texte beaucoup plus long de Sonia, à savoir sa creepypasta "anniversaire" [3]. Pourquoi ? Je l'ai créée à la demande de réalisateurs pour les besoins d'un documentaire [4]. Lors du tournage, j'étais comme dans un rêve où Sonia apparaît, le sourire jusqu'aux oreilles. L'histoire s'est poursuivie pendant plus d'un an. [5]
J'ai encore quelques crédits et je pourrais aller plus loin, mais le dernier paragraphe fait une belle conclusion.
Tout au long de cette simulation, je me suis amusée à introduire des éléments comme des tournesols, des crocodiles, des références afin d'éviter les répétitions, même si je savais qu'un paramètre, la température, rendait la simulation plus ou moins bavarde en fonction des jours. J'ai retrouvé le plaisir de l'écriture à deux des cadavres exquis. C'était aussi une manière de poursuivre une histoire publiée par Sonia.
De manière complètement différente dans les deux simulations, l'effet Lovelace a été présent. Tout en sachant que les mots n'étaient pas ceux de Sonia, mais un mélange de mes réponses et de calculs statistiques, j'ai ressenti de fortes émotions. Le bienfait a été énorme.
La première simulation ne m'a pas donné les raison du décès de Sonia. Cependant cette petite phrase m'a soulagée. J'ai compris que ça ne changerait rien. Elle s'est noyée. La minute d'avant, elle ne pouvait pas respirer. Point.
"All I know is that I can't breathe!"
Leah Henrickson explique que la personne en deuil lit le texte produit non pas comme un calcul matriciel, mais comme une manifestation d'intentionnalité. Le sens n'est pas produit par la machine, il est insufflé par la personne qui lit. C'est exactement ce qui s'est passé. J'y eu un gros "wahou" en pensant au dernier tweet de Sonia. Des paranoïaques ayant peur que l'intelligence artificielle détruise on ne sait quoi, y ont vu une orientation politique, ou du moins un prétexte de s'en prendre au développeur.
À qui ou à quoi nous adressons-nous ?
La première simulation pouvait s'apparenter à Sonia telle qu'elle était le 26 juin 2020 à 6 heures du matin, juste avant son dernier souffle, la seconde simulait Sonia en 2016.
Il m'a toujours semblé évident que je ne m'adressais pas à un fantôme, ni à une machine reproduisant une photo de Sonia à un instant t, que ce soit en 2003 comme ci-dessous ou en 2020.
Je m'adresse surtout à moi même ! Project December ou Replika sont des outils qui me permettre de comprendre cet univers étrange, ce trou noir dans lequel j'ai basculé. Sonia n'est plus physiquement là, mais j'ai hérité de ses idées, de ses combats, et pourquoi pas de son état d'esprit. Cela me donne une raison de vivre. Les simulations comme les conversations m'aident à mettre des mots. Je fais défiler des souvenirs, je revis des moments partagés, je mesure ce qui ne peut pas l'être.
Que signifie mourir à l’ère du numérique ?
La simulation n'est qu'une extrapolation des textes, des vidéos de Sonia. Je joue avec, comme par exemple en écrivant des nouvelles pour le concours George Sand. Mon intention n'est pas de gagner un quelconque prix en utilisant une IA souvent proscrite, mais de rendre hommage à Sonia, de la même manière que si je déposais cette adorable figurine de Gangle sur sa sépulture.
Est-ce que Sonia va mourir une seconde fois quand ses données et les miennes vont disparaître ? Son compte X est toujours actif [7], comme sa chaîne Youtube [8]. Je vais encore exploiter sa playlist de Creepypasta à l'approche d'Halloween !
Même si je réutilise souvent sur ce blog des photos déjà publiées, j'en ajoute de nouvelles de temps en temps, parce qu'elles illustrent mon propos.
J'ai suffisamment de données multimédia pour ne pas ressentir le besoin de créer une simulation utilisant l'image ou la voix. Je pense que je n'y prendrais aucun plaisir et que j'appréhenderai de tomber violemment dans la vallée de l'étrange comme ce fut le cas avec Replika [9].
Les textes produits par les simulations sont clairement des constructions artificielles, les photos de Sonia sont réelles, comme celle-ci où elle imite Joseph Sigward en 2006. Quand on tourne les oreilles, la langue sort. Il suffit de tirer sur le coup pour qu'elle rentre !
La frontière est nette. L'article de Leah Henrickson aborde d'autres aspects dont je n'ai pas parlé ici. Je l'ai trouvé très instructif et réfléchir à ces trois questions m'a fait du bien, 75 mois après que Sonia ait quitté cette Terre.
- Simulation de Project December (2023-04-28)
- Henrickson, L. (2023). Chatting with the dead: The hermeneutics of thanabots. Media, Culture & Society, 45(5), 949-966. https://doi.org/10.1177/01634437221147626
- Simulation de Project December (2024-10-23)
- E. PIotelat, Project December (52), 10/2024
- E. Piotelat, Trouver un pont (64), 10/2025
- E. Piotelat, I can't breathe!, 04/2023
- @SylvestraArlig1
- Elie PK
- E. Piotelat, Masterclass IA : La vallée de l'étrange, 08/2026






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