Parcours chaotique

Cette semaine, une idée est née sur Twitter pour illuminer la réflexion sur la sélection opérée par Parcoursup [1] :
Allez, partagez donc vos parcours chaotiques d’étudiants pour montrer qu’à 18 ans, c’est chaud d’avoir un « projet professionnel clair » [2]

#Parcoursmessedup

Chacun a raconté son chemin en utilisant #Parcousmessedup [3] et c'était passionnant.  Qu'est-ce qu'un parcours chaotique ? N'est-ce pas simplement du butinage, où l'on découvre un domaine ici, avant de se rendre compte, qu'ailleurs les connaissances promises ont plus de saveur ?


A 7 ans, mon rêve était d'être ingénieur pour construire le vaisseau spatial d'Albator. Après le bac C au lycée Henry Vincenot de Louhans [4], les classes préparatoires au lycée Carnot de Dijon [5], puis une école d'ingénieur à Valenciennes, j'ai obtenu mon diplôme d'ingénieur en mécatronique. Depuis plus de 15 ans, je suis ingénieur d'étude au CNRS en informatique. Le mois dernier, j'étais accueillie comme "corresponding member" au dîner de l'Académie Astronautique Internationale. [6]

Parcours linéaire en 1989

Ce parcours, somme toute très linéaire, serait impossible aujourd'hui. Au lycée, je rendais des devoirs de math sous forme de pièce de théâtre [4] ou de roman de science-fiction, ce qui demandait beaucoup plus de travail que de rendre une copie banale. Nous étions une (très) bonne classe, aux dires des redoublants qui s'étonnaient de voir des choses qu'ils n'avaient pas appris l'année précédente.

C'est sans doute pour cela que la professeur de maths nous a raconté, un jour, qu'elle s'ennuyait en corrigeant des copies. Nous nous sommes mis d'accord pour rajouter un peu de fantaisie et de créativité dans nos devoirs. Cette année-là, les résultats au bac ont été exceptionnels pour le lycée  à en croire le journal de Saône-et-Loire, ce qui confirme l'impression d'avoir eu de la chance d'être dans une bonne classe.



Mais à part 18/20 en maths, 15/20 en physique, dans toutes les autres matières, je dépensais l'énergie minimale dans le seul but d'avoir 10/20. Le dossier pour l'entrée en classes préparatoires était une chemise en carton, sur laquelle nous devions indiquer des renseignements, et que nous devions faire valider par certains professeurs (pas tous !) en leur demandant d'ajouter un mot de recommandation. A 18 ans, j'hésitais entre le spatial et l'astronomie. Je me souviens d'une discussion avec la professeur de maths. Elle m'a alertée que la licence serait plus adapté à l'astronomie et a testé mes motivations pour la prépa. Et finalement, j'ai été reçue au lycée Carnot, peut-être parce qu'elle a passé un coup de fil après notre discussion, je n'en sais rien.


La sélection a sans doute été faite par la professeur de maths, qui m'aurait découragée d'envoyer un dossier au lycée Carnot si elle n'avait pas eu la conviction que j'étais motivée et pouvais réussir.

Accès impossible en 2018

Aujourd'hui, je n'aurais pratiquement aucune chance d'être admise dans cette prépa. Nourrie dès le CP par les maths modernes, m'étant beaucoup amusée jusque là dans cette matière[8], j'aurais choisi MPSI, où il y a eu cette année 1750 demandes pour 144 places. [9]. L'avis des professeurs se résume à des cases à cocher et les dossiers des élèves réellement motivés sont noyés dans la masse.
  
De plus, le lycée de Louhans n'est pas dans le même département (même s'il dépend de la même académie) et son taux de réussite au bac est... fluctuant [10].

Si l'Express classe le lycée 2099/2277 en 2017, les élèves actuellement en terminale n'y sont pour rien. Ce sont leurs prédécesseurs qui ont quitté le lycée, ou n'ont pas obtenu le bac.

Si en 1989, le lycée Henry Vincenot a obtenu 6 mentions TB sur les 13 accordées dans tout le département, ce n'était sans doute pas le cas l'année d'avant.


Même si une formation peut avoir comme argument "on constate que ceux qui viennent de telle section de tel lycée échouent", cela n'implique pas qu'un bachelier de 2018 de la même section d'un même lycée échouera. Et avec 1750 demandes, comment y ajouter de l'humain, c'est-à-dire par exemple une lettre de recommandation d'un professeur attestant du bon niveau de sa classe ou du potentiel de tel élève ?

Lettre de motivation 

A 18 ans, j'étais passionnée par l'Espace avec un grand "E". Si j'avais eu un CV à mettre sur Parcoursup, j'aurais peut-être indiqué que j'avais rencontré l'astronaute Patrick Baudry à 16 ans au salon du Bourget, grâce à un concours organisé par le Cosmos Club de France et Albert Ducrocq sur Europe 1.


Mais ensuite ? Aurais-je parlé de mon admiration pour Joël De Rosnay ou Jean-Heidmann ? Aurais-je indiqué que je passais mes soirées à bidouiller l'Amstrad de mes parents ? Et même si je l'avais indiqué, en quoi ces éléments auraient-ils pu traduire ma motivation en prépa ? Car finalement, si j'ai réussi à avoir une école d'ingénieur (et même deux, le choix a été difficile), c'est surtout parce que je savais où j'allais, je n'étais pas là "parce que j'étais une bonne élève" (ce n'était pas vraiment le cas), ou "pour faire plaisir à mes parents" (même si...). Je rêvais d'un futur plein de vaisseaux spatiaux ou d'ordinateurs et je voulais comprendre, apprendre, construire.

De plus, n'ayant personne dans l'enseignement supérieur dans mon entourage, je n'avais pas les codes pour rédiger une lettre de motivation ou un CV qui aient une quelconque utilité, ou soit tournée de manière à rassurer la personne en face de moi, par exemple en mettant une ligne du style "J'ai 18/20 en math en m'amusant beaucoup, je pense que si je commence à travailler, je peux réussir en prépa".

Le fil rouge SETI

En école d'ingénieur, j'ai eu l'opportunité de faire deux stages extraordinaires : l'un à la DLR en Allemagne sur les moteurs d'Ariane V, et l'autre à la station de radioastronomie de Nançay.


Les stages en Allemagne étant obtenus via des partenariats de l'école, la seule lettre de motivation en Français que j'ai eu à faire dans toute ma scolarité est celle pour la demande de stage à Nançay. Je précisais que je souhaitais travailler dans le cadre du projet SETI. J'avais toujours envie de savoir si nous étions seuls dans l'univers, sans doute pas pour trouver des Sylvidres comme à 7 ans quand je regardais Albator. En 1993, Jill Tarter était venue à Nançay dans le cadre du projet HRMS (High Resolution Microwave Survey pour les administratifs, He Really Means SETI pour les spécialistes). Autant dire que même en école d'ingénieur, je n'avais pas les codes pour écrire une lettre de motivation.

Il ne fut question de SETI pendant mon stage que lors de discussion passionnées avec François Biraud, mais j'ai surtout découvert que j'adorais l'environnement de la recherche en France. A l'époque, il y avait plus de 100 thèses soutenues chaque année, mais une dizaine de postes de chercheurs en astronomie sur toute la France. L'idée de devenir doctorante puis docteur, m'a traversé l'esprit, mais cela impliquait quatre années d'études, c'est-à-dire, un an de DEA et 3 années de thèse.  Si à 18 ans, certains ne savent pas quelles études suivre, à 24 ans, ce n'est pas plus simple... Peut-être que si l'on m'avait proposé une thèse liée à SETI, j'aurais changé d'avis, mais à l'époque, Yuri Millner n'avait pas encore décidé de financer Breakthrough Intiatives. Aujourd'hui, il y a des thèses en cours sur SETI, comme celle d'Emilio Enriquez, qui a présenté ses travaux à #Discuss2018 et est auteur de plusieurs publications. [13]



Depuis la semaine dernière, pour la première fois depuis HRMS, la NASA est autorisée à coopérer avec des acteurs du secteur privé sur la recherche de techno-signatures [12]. Les choses évoluent, mais pour combien de temps ?



Même longtemps après le bac, j'ai souvent repensé à cette discussion avec ma professeur de mathématiques. Je me suis souvent dit que j'aurais échoué à l'université, ayant besoin d'être encadrée et motivée pour fournir plus que le service minimum, mais ça, je ne le saurais jamais.

L'envie d'apprendre

Si je devais sélectionner des candidats pour n'importe quelle formation et que je voyais le mot SETI dedans, je placerais sur le champs la candidature en haut de la liste, tout d'abord pour la sincérité du candidat qui n'aura pas eu de conseillers pour lui dire "euh... peut-être devrais-tu parler de techno-signatures ou de High Resolution Microwave Survey..." Ensuite, parce que cela implique une culture scientifique, technique, philosophique et un bon niveau en langues (au hasard pour écouter Stephen Hawking ou Martin Rees à Discuss2018 [14]).


La biologie ne m'avait pas passionnée au lycée, avant tout parce que j'avais peu d'atomes crochus avec la professeur. Je n'en ai pas étudié depuis, et je sens que ça me manque... Et si aujourd'hui, je décidais de suivre un MOOC sur la biochimie par exemple, ce n'est pas parce que j'aurais certains "attendus", mais plutôt parce que je ne sais rien, qu'il me manque des bases pour suivre certaines présentations scientifiques. Alors que certains passeront 5 heures par semaine sur le MOOC, j'en passerais peut-être deux fois plus, mais comment savoir avant l'inscription, puisque je ne connais pas en détail le contenu ?

Un candidat qui serait motivé par la recherche de signatures technologiques (qu'il s'agisse de signaux émis par une vie intelligente ou d’artefacts) ou biologiques (en d'autres termes de bactérie, ou de vie stupide) dans l'univers, est quelqu'un qui a envie de découvrir quelque chose que l'on ne connait pas actuellement. N'est-ce pas là le but de l'université ? Proposer un accès au savoir à tous les bacheliers, et pas uniquement à ceux qui savent déjà ?

Parcours d'abeille

A lire les témoignages de #Parcousmessedup [3], je me suis rendue compte que le butinage des abeilles était perçu comme un échec. Un étudiant va commencer une première année de licence dans une matière littéraire, puis s'inscrire dans l'informatique ou l'agriculture, pour finalement faire un métier qui n'a pas grand chose à voir avec sa formation.

Les compétences que l'on acquiert ne sont pas toutes validées par un diplôme. Par exemple, une personne qui a l'habitude d'écouter des séries en V.O. sera mieux armée que je ne l'étais à 18 ans pour suivre une conférence scientifique.


Si j'avais poursuivi des études en thèse, j'aurais appris à lire, à écrire un article scientifique. Je l'ai appris en étant ingénieur en informatique, en travaillant sur des bases de données de publication, et surtout en participant à des congrès SETI pendant mes vacances. Cela m'a pris plus de 4 ans, ce n'est pas validé par un diplôme, mais ça ne m'a pas empêchée d'être élue à l'IAA par des chercheurs, des ingénieurs, des responsables d'agences spatiales.

Quel mal y a-t-il à prendre son temps, à étudier un jour un sujet, le lendemain un autre ?  Les formations pluridisciplinaires, généralistes des classes préparatoires et des grandes écoles permettent de s'adapter, d'avoir un diplôme de mécatronique, en ayant étudié suffisamment de mécanique des fluides pour lire un article sur les équations de Navier Stockes, même quand on travaille dans l'informatique depuis 20 ans.


Prendre 30 minutes pour comprendre les flammes des fusées ou 8h pour suivre les discussions sur la vie dans l'univers, 5 semaines pour participer à un MOOC sur le machine learning, c'est juste rechercher des connaissances, comme l'abeille recherche du pollen.

Sans sélection, sans examen, sans diplôme, le syndrome de l'imposteur nous guette, mais quel plaisir de comprendre, de découvrir, de savoir, de faire soi-même et finalement de progresser à tout âge.

  1. Parcoursup
  2. Tweet de Célia Constantine
  3. #Parcousmessedup
  4. Promenade à Louhans.
  5. Ah le joli moi de mai
  6. Valenciennes.
  7. Site web de l'IAA.
  8. Les maths modernes
  9. Classe prépa scientifique au lycée Carnot sur Parcoursup.
  10. Lycée Henry Vincenot sur lintern@ute.com
  11. Classement lycée Henry Vincenot sur L'Express.
  12. Full committee Markup.
  13. Breakthrough Discuss day 1.
  14. Breakthrough Discuss day 2.

Commentaires

Articles les plus consultés