Graine de Charlie

Hier, je me suis rendue à la médiathèque dans l'unique but de combler mes énormes lacunes sur la BD Valérian. Pendant que la responsable du rayon est allée chercher les seules qui restaient dans la réserve, mon attention s'est portée sur cet étrange livre mis en avant : graines de Charlie.


Je l'ai lu hier soir, et un peu déçue par sa mièvrerie, je l'ai laissé sur le canapé. Ce soir, je l'ai retrouvé avec plein de petits papiers. Ma fille avait annoté presque chaque page. Pour résumer, elle n'a pas aimé (alerte spoiler), mais cela a donné lieu à une intéressante discussion.

Pour quel âge ?


Le livre met en scène trois collégiennes Sonia, Cassiopee et Zohra, ainsi que Salomé le petit copain de Sonia. Tous ont entre 11 et 12 ans. Ce n'est pas une BD mais un livre semblable à ceux des petits avec une grande image et un court texte en-dessous. Ma fille a fait le rapprochement avec la série Camille.

Le scénario est signé Gèp. En troisième de couverture, il dédie ce livre aux enfants qui viennent le voir dans les salons du livre. On peut imaginer un public de 6-7 ans, un peu plus âgé que pour "Camille et ses amis".

Comme dans un livre pour bébés, la mère n'a pas de prénom et s'appelle "maman". La grand-mère "mémé", qui a croisé Cabu et Wolinsky en mai 1968, s'appelle "Claudette". Elle semble être la seule à connaître Charlie Hebdo, la seule à défiler le 11 janvier.
La relation mère-fille est surréaliste :
 - Ne mange pas avec tes mains ! 
 - Avec les pieds, tu m'apprendras !
Les ancêtres de la mère devaient déjà faire cette blague...

Caricature de l'ado


La majorité de notes trouvées concerne l'image de l'adolescent pas encore proccupé par son acné à 12 ans, mais qui a déjà de la moustache en cours. La relation amoureuse entre Salomé et Sonia est digne des romans Harlequin. Il ne répond pas à son SMS, ne réagit pas quand ses potes la rejettent, et l'embrasse devant la fresque "Je suis musulmane, juive, yoga..." 


Les ados apprennent qu'il y a un attentat au moment du dessert à la cantine, via leurs smartphones. Dans quel collège la cantine est-elle ouverte le mercredi midi ? Depuis quand les téléphones portables sont-ils autorisés ? 

La religion


Charlie Hebdo est présenté comme "un journal satirique qui a publié il y a quelques années des caricatures du prophète Mahommet."
N'est-ce pas un peu réducteur ? 


Le focus est mis sur Zohra, musulmane, qui refuse de faire la minute de silence, crie "Je ne suis pas Charlie" pour ensuite pleurer le soir dans les jupes de sa mère. Le professeur se contente d'un cours magistral sur la disparition du délit de blasphème en 1789, sans parler de laïcité, ni de la loi de 1905.

"Maman" dit que les attentats sont un coup des islamistes. La fille répond "Au fait, je suis baptisée ?" Et puis le ton est monté... Quel est le rapport ?

Graines de Charlie, vraiment ?

Les attentats ne sont qu'un prétexte justifiant la tension des relations sociales. A aucun moment le scénariste ou l'illustratrice ne montre Charlie Hebdo. Ce petit livre est une aberration d'un point de vue éthique. C'est tout juste si Charlie n'est pas responsable des tensions entre ados ou de la difficulté des relations avec leurs parents.

S'il fallait semer des graines de Charlie, la couverture du numéro de cette semaine ferait l'affaire.  On baigne dans une espèce de "Novlangue" digne de 1984 : "La guerre, c'est la paix". On ne sait plus différencier un religieux et un déséquilibré qui fonce dans la foule à Barcelone, dans un abris-bus, dans une pizzeria, ou qui poignarde à Turku en Finlande. 
On s'interdit de prononcer le mot "Islam" mais le résultat est partout le même avec la monté du fascisme.
Si seulement elle pouvait faire réagir, non pas en allumant ou en éteignant la tour Eiffel, non pas en tournant autour des mots, autour du pot, mais en condamnant ce qui se passe dans certaines mosquées. Et cela, ce n'est pas moi qui vais le faire, ce sont les défenseurs d'une religion de paix.


Riss écrit dans l'édito :
"On oppose souvent Islam et Islamisme. Comme si ces deux conceptions religieuses étaient deux planètes étrangères l'une à l'autre."
Il fait une analogie avec l'Inquisition, dénoncée par de nombreux chrétiens, mais que l'on se sépare pas du mouvement catholique.

Planter des graines de Charlie, c'est avant tout amener à réfléchir, à utiliser son cerveau, écrire, acquérir du vocabulaire pour préciser sa pensée. Et pour cela, rien de tel qu'aller dans une médiathèque, comme le conseille le compte officiel de la ville.


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