Jill Tarter a dit

Ceci n'est pas une critique du livre "Turbulences dans l'univers" de Jacques Arnould. Ceci est juste ma réaction sur un passage qui m'a fait bondir dans l'introduction. Si je n'oublie pas, je rédigerai un billet pour présenter METI, dont J. Arnould est l'un des directeurs [1], ainsi qu'un avis sur l'ouvrage, qui a sa place dans toute bibliothèque de passionnés de SETI. 


Après un préambule qui pose la question "A votre avis, la découverte d'une intelligence extraterrestre entraînerait-elle la fin des religions ?", arrive l'introduction et ce passage page 11 :


Papesse ?

Le passage commence par : 
Jill Tarter est souvent considérée comme la papesse de la recherche d'intelligence extraterrestre...
En lisant le mot papesse associé à SETI, j'ai rigolé. Quel humour ! La recherche d'une intelligence extraterrestre serait-elle à mettre sur le même plan qu'une croyance à un messie ou à une soucoupe volante quelconque ? 

Si je me fie à Wiktionnaire [2], papesse peut avoir le sens de "figure spirituelle d'un mouvement artistique, autorité morale". Jill Tarter [3] est une autorité scientifique, pas morale. Un astéroïde porte son nom. Elle est l'auteur de nombreuses publications, a reçu de multiples prix et dirige la chair Bernard Oliver au SETI Institute. 

Persuadée

La phrase se poursuit ainsi : 
...est persuadée que l'existence d'une intelligence extraterrestre sonnerait la fin des religions monothéistes [..]
L'auteur a trouvé son bouc émissaire. Jill Tarter a inspiré le personnage d'Elie Arroway dans le film Contact. Un journaliste a certainement dû lui demander son avis sur la religion. L'aurait-elle donné de manière si caricaturale ? Cela m'a beaucoup surpris.


...précise-t-elle

La fin de la phrase donne l'impression que les propos ont été traduits : 
"[..] elles seraient, poursuit l'astronome américaine, nécessairement concurrencées par les systèmes religieux et philosophiques extraterrestres ; probablement plus sages que les nôtres, précise-t-elle."
La réponse de l'auteur occupe la première partie de l'ouvrage, jusqu'à la page 141. Vérifier l'exactitude de ces propos s'impose.


Il n'y a malheureusement pas de renvoi à la fin de ce paragraphe permettant de vérifier l'exactitude de la traduction. J'ai eu l'opportunité de rencontrer Jacques Arnould le 22 mars dernier, à l'atelier "Qu'est-ce que la vie ? Une perspective extraterrestre." [4] organisé par METI au Muséum d'Histoire Naturelle. Je lui ai demandé quelle était la source de ces propos. Il m'a répondu qu'il ne savait plus, qu'il y avait déjà énormément de références à la fin de l'ouvrage, et n'a pas voulu en rajouter. 

L'ufologue luthérien

Un peu plus loin, Jacques Arnould rapporte les propos d'un théologien luthérien qui s'intéresse aux OVNI depuis des dizaines d'années, Ted Peters. Cette fois-ci, il y a une source [5]. Dans cet article, qui ne semble avoir été publié dans aucun journal scientifique, Jill Tarter n'est pas présentée comme une papesse, mais par la fonction qui était la sienne en 2008 : "The director of the Center for SETI Research in Mountain View, California".
Le vocabulaire n'est pas le même, elle imagine. Quoi ? Dans le texte, on trouve ces propos-là :
We can forecast, then, that contact between earth and ETIL will necessitate the end of our inherited religious traditions and the incorporation of a more universal worldview.
Si je traduis (mal, toute correction est la bienvenue) : 
Nous pouvons prédire, que, ce contact entre la terre et une vie intelligente extraterrestre (ETIL) nécessitera la fin de nos traditions religieuses héritées et l'inclusion d'une vision du monde plus universelle. 
A moins que les religions monothéistes se résument à des traditions du style "brûler un poulet", ce n'est pas du tout la même chose que  "sonnerait la fin des religions monothéistes".

L'étude de Ted Peters est assez amusante... Il a réalisé un questionnaire qui a été envoyé localement à la  Graduate Theological Union, puis à travers le monde grâce à un réseau de pasteurs. En tout 1325 personnes ont répondu, dont 14 se sont déclarées hindous, 14 musulmans et 46 juifs. L'étude sociologique de @FitnaStory a l'air bien plus représentative de la communauté musulmane ! [6] 


En revanche, Peters cite la source des propos de Jill Tarter :

Tarter, Jill Cornell (2000). “SETI and the Religions of the Universe,” in Many Worlds: The New
Universe, Extraterrestrial Life and the Theological Implications, edited by Steven J. Dick.
Philadelphia and London: Templeton Foundation Press, 143-149.


SETI et les Religions de l'univers

On trouve une partie de l'article de Jill Tarter sur Google Book [7], plus exactement les pages 144, 145, 146, 147, 148. Il manque donc la première et la dernière page. 

Les pages 144 et 145 sont résumées dans la carte suivante : 

Le principe de médiocrité

Ce principe a longtemps été l'arme des optimistes pour dire que le Soleil était une étoile banale. Si elle avait des planètes autour d'elle, d'autres étoiles en avaient certainement. Jusqu'à la découverte de la première exoplanète, cette théorie avait de farouches opposants. Plus généralement, ce qui s'est passé sur Terre, à savoir le développement d'une vie intelligente a aussi pu se produire ailleurs. 

Beaucoup de débats théologiens tournent autour de cela, et la seconde partie du livre de Jacques Arnould n'y échappe pas. Le dieu des chrétiens a-t-il mis un fils sur chaque planète abritant la vie ? 

Ce qui est plausible ou possible

En tant que scientifique, Jill Tarter parle d'hypothèses plausibles ou possibles. Ce ne sont ni des croyances, ni des affirmations.  Elle n'est pas persuadée comme l'écrit Jacques Arnould. Le "elle imagine" de Peters est plus proche.

Je trouve la démonstration de Jill Tarter brillante. Elle part du principe que nous sommes la première génération à avoir la technologie pour répondre à la question "Sommes-nous seuls ?". A moins d'attendre qu'une soucoupe volante veuille bien s'écraser sur la maison blanche, rechercher des signaux, prouvant l'existence d'une technologie au moins aussi avancée que la nôtre est la seule démarche envisageable scientifiquement, avec la mise en place d'un protocole, pour détecter indirectement de l'intelligence. 
Si l'on tient compte de l'équation de Drake, le nombre de civilisations que nous pouvons détecter (N) est inférieur à la durée de vie moyenne d'une civilisation technologique (L). Si nous détectons une civilisation, celle-ci sera nécessairement très vieille, des dizaines de millions d'années. Pour survivre aussi longtemps, cette civilisation aura nécessairement une très grande stabilité sociale, donc pas de guerres de religions, c'est-à-dire pas de religions du tout, ou une religion très organisée et "outgrounded" (que je ne préfère pas traduire, n'étant pas certaine du terme qui serait le mieux approprié).   

Je suis une scientifique, pas une étudiante en religion

Une fois ces conditions posées, Jill Tarter prend des pincettes pour affirmer que l'identité des religions organisées est issue d'un Dieu ou de Dieux investis de connaissances ultimes et de compréhension. Cela a conduit à des doctrines de droit divin, sous lesquelles les pratiques inhumaines sont justifiées. Elle énumère croisades, guerre Iran/Iraq, Irlande, pour conclure qu'une civilisation qui aurait duré des millions d'années n'aurait soit pas de religion, soit une seule. 


L'article a été écrit en 2000, soit avant le 11 septembre, le 7 janvier ou le 13 novembre ! Brillant ! 

Elle divise ensuite les possibilités en 2 hypothèses, soit Dieu (ou les Dieux) existent, soit il n'en existe aucun. Le chat de Shrödinger n'a pas encore de statut divin. Jusque là, on ne peut pas reprocher cette logique implacable.

Hypothèse 1 : Si Dieu(x) existe(nt)

Page 146, Jill Tarter écrit que dans ce cas, la possibilité évidente est qu'il n'y aura qu'une seule religion universelle. 

Jacques Arnould retrace l'histoire de la religion catholique en montrant qu'il y a eu de nombreux débats, et que finalement, elle s'est adaptée plus ou moins rapidement aux données scientifiques de chaque époque. Jill Tarter dit exactement la même chose. On peut représenter cela sur un tableau :


Si une courbe représente la somme des connaissances scientifiques en fonction du temps (en million d'années), on a des religions (R3) qui disparaissent quand elles découvrent par exemple qu'aucun dragon ne mange la Lune pendant une éclipse. D'autres vont apparaître (R1, R2) à un moment donné. Si le conflit entre science et religion est trop important (comme sur Terre), soit la civilisation ne survivra pas, donc ne nous enverra pas de message, soit le message ne contiendra aucune information religieuse. 
Si on reçoit un message décrivant un univers apparaissant avec un ou plusieurs Dieu(x), c'est qu'il y aura eu une convergence, entre les connaissances scientifiques et une présence divine qui aura pu être mesurée, vérifiée. Il n'y aura donc qu'une seule religion universelle. Cela n'a rien à voir avec la fin des religions monothéistes décrite par Jacques Arnould et utilisée comme argument dans toute la première partie du livre. 

Hypothèse 2 : Si Dieu(x) n'existe pas ?

Jill Tarter imagine qu'une technologie ait pu être développée par une civilisation extraterrestre qui n'a jamais eu besoin d'inventer de Dieu, ni de religion. Si on reçoit un message ne comportant qu'une vision scientifique de l'univers, à la longue, cela va "saper" (undermine) nos propres religions. L'absence de toute information sur Dieu(x) sautera aux yeux des sceptiques, qui seront rapidement persuadées par toutes les informations vérifiables que contiendra le message. 
Cela ne changera pas les convictions des croyants, pour qui la négative est impossible à prouver. Mais sur une échelle de temps de plusieurs générations, qui auront grandi en sachant qu'il existe d'autres technologies avec une longue histoire sans religion, ce sera de plus en plus dur d'adhérer aux vieilles croyances terrestres. 


Et si l'on n'apprend rien ?

Les deux hypothèses précédentes supposent que l'on soit capable d'extraire de l'information d'un message reçu. Si on est juste capable d'entendre le téléphone sonner, on aura la preuve de l'existence d'une civilisation extraterrestre, mais on n'apprendra rien sur leur technologie ou leur théologie. Ils existent. Nous ne sommes pas seuls. 
Page 148, Jill Tarter écrit juste que les religions qui prétendent qu'il existe un rapport privilégié entre Dieu(x) et humains devront s'adapter. A moins que le fait de savoir qu'il existe des mécréants extraterrestres désamorce les conflits humains ? 


Rationalisme

Nous voyons donc que les propos de Jill Tarter dans "SETI and the Religions of the Universe" [7], sont à l'opposé de ce que rapporte Jacques Arnould. Le champs lexical n'est pas le même. Quand la scientifique fait des hypothèses ou imagine, le théologien écrit qu'elle est persuadée ou qu'elle précise.
Dans ce billet (merci d'avoir lu jusqu'à la fin), je n'écris pas que Jill Tarter n'a pas dit. Jacques Arnould a peut-être lu un article, une interview où elle se disait persuadée et qu'elle précisait, sans noter les références.

Même si la première partie du livre est une réponse à des propos qui n'ont jamais été tenus, "Turbulence dans l'univers" est intéressant pour l'aspect histoire des sciences. Il cite énormément Teilhard de Chardin, paléontologue, jésuite [8], mais ce sera l'objet d'un autre billet (enfin, si je ne procrastine pas trop).


Réferences :
  1. Présentation de Jacques Arnould, directeur, METI
  2. Papesse
  3. Présentation de Jill Tarter, SETI Institute
  4. Programme de l'atelier "What is life, an extraterrestrial Perspective".
  5. Peters T AND Froehling J, The Peters ETI Religious Crisis Survey, 2008
  6. FitnaStory, Discussion passionnante au sujet des extraterrestres, 2016
  7. Tarter, Jill Cornell (2000). “SETI and the Religions of the Universe,” in Many Worlds: The New Universe, Extraterrestrial Life and the Theological Implications, edited by Steven J. Dick. Philadelphia and London: Templeton Foundation Press, 143-149.
  8. Pierre Teilhard de Chardin.





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