L'histoire de ta vie

Le film "Premier Contact" (voir critique ici) est basé sur une nouvelle de Ted Chiang  "The story of your life". Il y est plutôt fidèle, le côté militaire en plus, la réflexion en moins.


La nouvelle est un dialogue entre une mère, Louise, et sa fille adolescente, avec beaucoup de traits d'humour. Pourquoi regarde-t-on de nouveau un film que l'on a déjà vu ? Pourquoi un enfant va-t-il demander à ses parents de lui lire une histoire qu'il connait par cœur ?


Principe de Fermat 

Comme dans le film, apprendre la langue des heptapods change la façon de penser de Louise. En revanche, les aspects scientifiques sont beaucoup plus développés. Les chercheurs ne parviennent pas à expliquer aux heptapods la notion d'algèbre, ou simplement de repère orthonormé. Les échanges se font à travers une vitre, et humains comme extraterrestres connaissent le principe de Fermat.


Le principe de Fermat, appelé aussi principe du moindre temps, énonce que la lumière se propage entre deux points en suivant la trajectoire qui minimise le temps de parcours. Les curieux pourront consulter ce document de l'IREM de Besançon que les heptapods ne pourront comprendre puisqu'il fait appel à un repère orthonormé.

Par exemple, si on a de l'air et de l'eau, le temps de parcours du chemin optique passant par D est plus court que celui en ligne droite -en passant par C-, ou celui passant par E qui minimise le temps de parcours dans l'eau. C'est comme quand on veut chercher un ballon dans la mer. Comme on court plus vite sur le sable, on a intérêt à réduire le temps de parcours dans l'eau comme l'explique le puzzle ici.


Dans les notes à la fin du recueil, Ted Chiang s'excuse de ne pas avoir parlé de mécanique quantique à propos de ce principe qui est plutôt simple à énoncer. Or expliquer la réfraction en 5 minutes, comme dans cette vidéo relève de l'exploit... Comment le faisceau lumineux fait-il pour savoir quel est le temps de parcours le plus court ? Prévoit-il le futur comme les heptapods ?

A propos de nos émissions TV

Jean Heidmann préconisait d'envoyer l'encyclopédie Universalis à des extraterrestres, afin qu'ils puissent comprendre ce qu'est la Terre. Plus le message est long, plus il y aura d'indices pour le décoder, un peu comme lorsque l'on joue avec des grilles où chaque chiffre représente une lettre. Dans le roman de Carl Sagan "Contact", les extraterrestres nous renvoient la cérémonie d'ouverture des J.O. de Berlin, premier signal assez puissant pour avoir quitté l'ionosphère.


Dans la nouvelle de Ted Chiang, l'apprentissage d'une langue ne peut être basée que sur l'échange. C'est-à-dire que Louise doit enseigner l'anglais aux heptapods afin d'apprendre leur langage à la fois oral et écrit. Selon lui, les extraterrestres de Carl Sagan n'ont pas compris ce qu'ils ont reçu, et ce n'est pas la peine d'envoyer Wikipédia dans notre prochain message.


Par exemple, le week-end dernier, les terriens ont lancé 10 satellites et ont récupéré le premier étage de la fusée. Le dialogue entre les internautes, Pierre, et Vincent était passionnant (voir le replay ici). Mais ce n'est pas la peine d'envoyer cette vidéo à des extraterrestres... Ils ne pourront pas comprendre.

Semiographies

Avant de lire la nouvelle, j'étais curieuse de voir comment les logogrammes étaient initialement décrits par l'auteur. Il parle tout d'abord d'écriture semiographique, comme un panneau sens-interdit dont on comprend immédiatement la signification. 

L'écriture n'est pas la retranscription du son. Cela ressemble à des conceptions graphiques complexes.

Un peu plus loin, il est question de M.C. Escher. En lisant ça, les images de poissons, d'oiseaux intriqués, ceux d'escaliers où la gravité n'existe pas surgissent ! Images hypnotiques, posters psychédéliques... Le lecteur voit que les logogrammes sont plus beaux, plus complexes qu'un panneau de signalisation routière ou un émoj ! 



Quand on a vu, apprécié le film, la nouvelle mérite que l'on s'y attarde. Je l'ai trouvé d'une richesse incroyable, chaque page entraînant le lecteur dans mille réflexions. L'histoire n'est ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre, comme dans le rêve familier de Paul Verlaine. Le temps n'est plus compté comme dans le film, on savoure, on se souvient de sa vie, du futur auquel on rêvait enfant, et de la manière dont il s'est transformé en passé. Finalement, en lisant l'histoire de la vie de la fille de Louise, c'est la nôtre que nous redécouvrons.

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